Moutier dans le canton du Jura

Les citoyennes et les citoyens de la ville de Moutier ont choisi, par 2063 voix contre 1930, de joindre leur destinée aux habitants du canton du Jura, créé en 1979. C’est donc par 51.66% que le corps électoral prévôtois a pris cette décision. Le 18 juin 2017, dans tous les cas, demeurera inscrit dans la récente histoire jurassienne et celle de l’Ancien canton.

Deux aspects méritent à mon sens une approche particulière.  Avec une participation au scrutin de 89.72%, les Prévôtoises et les Prévôtois ont démontré que leur avenir politique était au centre de leurs préoccupations et ce ne sont que 137 votants qui ont fait la différence en faveur du OUI. En novembre 2013, à l’occasion de la votation sur l’avenir politique de tout le Jura bernois, la ville de Moutier avait nettement voté en faveur de son adhésion au canton du Jura par 55%. Ainsi donc, les antiséparatistes, en 4 ans, ont gagné 4 %  du corps électoral. Il s’en est fallu de très peu, que 69 électeurs-trices votent le contraire, pour que le résultat soit différent. Dans le cas d’un résultat aussi serré il est difficile d’analyser avec certitude les raisons qui ont prévalu dans le choix du corps électoral.

 

La campagne « électorale »

Les analyses mettent en évidence les positions « conservatrices » des antiséparatistes ; l’attachement à ce qui existe (administration en place,  hôpital, structures de formation) était leur argumentation de fond. La Berne cantonale n’a rien offert de novateur à la population prévôtoise. Les personnes qui se sont exprimées, hors des milieux politiques, ont été poussées par les événements. Nous pensons en particulier aux dirigeants de l’hôpital, des médecins aussi ont pris position. Etonnamment pourrions-nous dire ! Les citoyens lambda par contre ne se sont que peu  manifestés dans les colonnes des journaux régionaux, en particulier les personnes qui ont voté NON.  Discrétion , retenue, peur de s’afficher, crainte du voisinage… autre mentalité, sans doute. Cette façon d’agir a été mise en exergue par un historien qui a introduit la notion d’identité dans les différences de comportement des deux tendances  qui étaient au front. Le vote du 18 juin 2017 a mis en évidence, plus que jamais, les différences de caractère  entre les partisans du maintien dans le canton de Berne et  les Pro-jurassiens.  Entre protestants et catholiques ?

Les instances gouvernementales bernoises et jurassiennes ont évidemment manifesté une activité particulière. Ce sont d’abord les conseillers d’Etat bernois qui ont agi par une présence notoire à la gare ou au marché de Moutier. Une approche surprenante dans la mesure où l’on ne voit que rarement  leurs Excellences dans le Jura bernois. De leur côté les ministres jurassiens ont observé une attitude plus nuancée, discrète et efficace. Ils étaient très fréquemment accompagnés de députés jurassiens et de personnalités du canton du Jura lors de séances de partis ou publiques.

Participation massive aux débats publics, animation dans les bistrots, surtout contacts directs avec les acteurs de la cause jurassienne à Moutier et environs. Etonnamment les autorités du canton du Jura n’ont, elles aussi, tenu aucune promesse particulière à la population prévôtoise. Pourtant il paraît évident que Moutier était confronté à une pesée d’intérêt entre ce qui existe et ce qui perdurera, notamment en termes de places de travail dans le secteur public.  Le Gouvernement jurassien  a promis de transférer des Breuleux à Moutier ce qui reste de l’Office des contributions.  Il y a quelques années, ne partie de ce service avait déjà été transférée à Delémont. C’est tout ! Quant à l’avenir de l’Hôpital du Jura bernois SA (HJB), le Jura ne s’est pas engagé formellement sur sa reprise partielle ou totale  du capital de la SA. L’argument avancé par le Gouvernement jurassien relevait du manque d’information en possession des ministres. Habile stratégie… pour ne pas trop s’engager dans des promesses fallacieuses.

De leur côté, les antiséparatistes n’ont jamais lésiné à publier que l’HJB SA serait bouclé, à terme, en cas de départ dans le canton du Jura. A tort ou à raison si nous prenons en compte les événements qui ont émaillé, ces derniers mois, la vie de l’Hôpital du Jura (HJU), avec le départ du directeur, M. Schneider, et la mise à l’écart du président du conseil d’administration, M. Receveur, et de la représentante du canton.  De l’extérieur nous pouvons dire que l’HJU est en mauvaise posture… depuis plusieurs années. La population jurassienne n’apprécie pas ses services ; les hospitalisations hors canton augmentent et la facture, pour les finances cantonales aussi. Aussi pouvons-nous nous interroger sur l’avenir de l’HJB, dans sa structure actuelle, au sein de l’Hôpital du Jura. A ce jour les deux hôpitaux sont en concurrence constante. Si le Jura a opté, à tort ou à raison, de collaborer activement avec l’Hôpital de Bâle, HJB est clairement orienté vers les hôpitaux de Bienne et de Berne. Il ne serait pas étonnant que des groupes privés investissent dans la société anonyme de l’Hôpital du Jura bernois.

Autre sujet important dans les enjeux de l’appartenance cantonale de Moutier, le cas de la prison de Moutier n’a pas été abordé dans les débats de fond. La prison de Moutier était intégrée dans les institutions bernoises menacées. Pourtant la décision de Moutier résoudra avec soulagement un problème compliqué auquel est confronté, depuis plusieurs années, le canton du Jura. En effet ses autorités se penchent sur l’avenir des prisons dans le nouveau canton. Comme partout dans le monde, la construction d’une nouvelle prison pose mille problèmes… dans le Jura c’est comme par miracle qu’une solution tombe dans les bras du Gouvernement.

Finalement nous devons admettre, avec 6 mois de recul sur le vote de Moutier, que ce ne sont pas les promesses des gouvernements bernois et jurassien qui ont fait pencher la balance en faveur du « oui ».  D’autres données, par contre, ont largement pesé sur le choix des Prévôtois-es. A commencer par l’engagement des Pro-jurassiens-nes dans les sociétés de la ville, mais surtout sur la force des partis politiques autonomistes. Avec le Parti socialiste autonome (PSA), le Parti démocrate-chrétien (PDC) détient les cordes de l’attelage prévôtois. D’obédience catholique, le PDC a mis la main sur la ville de Moutier qui était un bastion protestant. En particulier avec l’établissement de familles huguenotes après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Moutier, ville industrielle, a accueilli, depuis la fin du XIXè siècle, des milliers de travailleurs de l’actuel canton du Jura, qui s’y sont progressivement établis avec leur identité catholique… et politique.

Mais une autre explication retient notre attention sur l’analyse des cent trente-sept voix qui ont séparé les deux tendances, soit moins de 2% des votes. C’est peu, mais ce fut suffisant. Il s’en est fallu d’un rien -69 citoyens-nes qui auraient inversé leur choix- pour que le résultat fût différent.  A ce stade de la réflexion, il est légitime de s’interroger sur les arguments qui ont été décisionnels.

 

L’engagement d l’UDC

A notre avis, un point mérite une attention particulière, qui permet d’expliquer la défaite du camp antiséparatiste.  Il s’agit ni plus ni moins de la main mise de l’Union démocratique du Centre (UDC) sur la campagne en faveur du « non » au canton du Jura. S’il est vrai que ce parti est le plus représentatif de la tendance pro-bernoise, il y avait le Parti libéral-radical (PLR), avec un président très actif, et le groupe Forum prévôtois qui regroupe des socialistes et des personnes indépendantes.

Le parti UDC , dans l’affaire « Moutier », a joué un rôle central dans la campagne de la votation du 18 juin 2017. Le fait que le seul conseiller d’Etat bernois francophone est issu de ce parti attribuait à ce parti une importance particulière. C’est cette personne qui se devait d’être le leader d’une tendance qui regroupait, en plus des affiliés-es à l’UDC, des antiséparatistes de gauche, de droite et surtout des citoyens-nes qui devaient prendre position, souvent en méconnaissance des données historiques de la Question jurassienne, mais qui étaient concernés de par leur domiciliation ou leur activité professionnelle.

Le Conseiller d’Etat du Jura bernois a d’emblée donné la couleur. A la gare de Moutier, puis dans les rues, il s’est engagé, également avec d’autres membres de l’Exécutif bernois, pour démontrer l’attachement de la Berne cantonale à Moutier. Etonnamment les autres communes, leurs autorités en particulier, ne se sont que peu mobilisées. Considéraient-ils déjà la cause comme perdue ? Des institutions économiques du Jura bernois sont restées neutres, même si le SIAMS à Moutier, par exemple,  est une affaire des milieux économiques du Jura bernois.

Cependant celui qui se devait d’être le leader des antiséparatistes a commis deux fautes graves durant cette campagne.

D’une part, il a toléré que son parti  publie des affiches d’une rare grossièreté. Digne de l’UDC fédérale, dirons-nous.  La première représentait le canton du Jura avec le slogan « Loi de l’omerta » avec des rats envahissant le Jura bernois et deux bras qui voulaient s’emparer violemment Moutier, tandis que le Jura bernois étaient un parterre de belles fleurs ! Un langage simplissime, lourd, absous d’arguments. Quelques semaines plus tard, l’UDC s’est fendue d’autres affiches plus raisonnables. Mais le ton de la campagne UDC était donné. Finalement à ses dépens ! Nous pouvons nous étonner que les autres partis engagés contre le transfert de Moutier dans le canton du Jura n’aient pas condamné la publication de ces affiches répulsives. Dans le décompte final des voix, il est probable que des personnes sensées, neutres ou indifférentes ont d’emblée pris position contre le style UDC. Celui  qui contamine les votations fédérales.

Le conseiller d’Etat du Jura bernois a, d’autre part, commis un impair gravissime. N’a-t-il exprimé publiquement que la ville de Moutier coûtait 10 millions par année au canton de Berne ? A l’énoncé de ces chiffres, les comptables du canton du canton du Jura ont sorti leurs machines à calculer pour aboutir à un constat désopilant dans le contexte d’une campagne comme celle du 18 juin 2017 : c’est Moutier verse dans les caisses bernoises 10 millions !

La crédibilité et les compétences du fraîchement élu conseiller d’Etat jurassien bernois ont dès lors été remises en question. Quelle crédit accordé à un politicien qui ne maîtrise pas ses dossiers ? Sur ce thème non plus, les partis et groupements antiséparatistes ne se sont pas distancés du conseiller d’Etat du jura bernois.

Grossièretés des affiches, puis faute professionnelle du « chef » de la campagne en faveur du NON au canton du Jura, il n’en a pas fallu davantage pour infléchir les votes de 69 personnes lucides et réfléchies qui ont dit OUI au canton du Jura.

Les communes voisines de Moutier

L’autre aspect de la votation du 18 juin à analyser concerne l’avenir des communes de la ceinture prévôtoise. Est-il sereinement envisageable que des communes comme Perrefitte, Roches, Eschert ou Belprahon, qui jouxtent Moutier, demeurent bernoises ? Il en va de même pour les communes plus « éloignées »  comme Grandval, Crémines et Corcelles. Roches et le Grandval seront des  enclaves bernoises en pays jurassien. Une situation semblable à la Broye ! En admettant que Belprahon, en proie des recours,  accompagne Moutier dans le canton du Jura, la position d’Eschert et de Perrefitte sera très ambiguë, pour le moins cocasse. Il n’est pas du tout aisé de situer les parcelles qui vont déterminer la frontière entre les cantons de Berne et du Jura.

Même si des recours sont encore en attente d’une décision de la Préfecture du Jura bernois, la décision sur la destinée politique de Moutier est définie. Le Gouvernement, par son président l’a admise le 15 janvier 2018.

Dès lors il est souhaitable que le partage des biens et des dettes soit réglé dans des conditions optimales, en tenant compte des intérêts de la formation des jeunes, des intérêts économiques et, simplement, de la vie des habitants de toute la Prévôté.

 

JD Tschan

 

© Crédit photos : https://www.rjb.ch

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